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Quand l’entreprise propose des solutions pour la Cité

15 Novembre 2016
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Découvrez le témoignage de Thierry Munier. Fondateur d’Altempo, entreprise spécialisée dans la réalisation d'installations provisoires, il emploie une cinquantaine de salariés. Prix de l’Innovation Région Est en 2014, et grand prix des Entreprises de croissance 2015 du Ministère de l'Économie, Altempo montre comment une petite entreprise peut, au quotidien, contribuer à l’intérêt général, tout en créant de la valeur. Son secret ? L’innovation.

En France, créer, c’est possible. Réussir, c'est possible. Résoudre nos problèmes de société, c’est possible aussi.

Au-delà des politiques publiques que l’État doit fournir, la mobilisation des chefs d’entreprises pour l’intérêt général fait des entreprises un fournisseur de solutions, comme le rappelait justement Xavier Huillard dans sa préface à L’intelligence de l’entreprise[1].

Créer des emplois en respectant les jeunes

La solution au chômage des jeunes viendra d’un effort partagé entre l’État, les entreprises et les jeunes eux-mêmes.

[1] Félix Torres, L’intelligence de l’entreprise : 40 ans de réflexion patronale en France, Manitoba/Les Belles Lettres, 2016.

Grâce à sa conscience sociale aussi bien qu’à son sens des affaires, le chef d’entreprise peut  offrir aux jeunes des expériences propres à leur donner confiance en eux-mêmes, en les aidant à intégrer un juste rapport à l’échec : (se) tester,  faire des erreurs sans en être pénalisé, afin de s’améliorer, de devenir plus forts et plus audacieux.

Entrepreneurs, innovons, fabriquons des opportunités à partager avec les jeunes. Il nous appartient d’accueillir ces jeunes, porteurs de projets, et de les articuler à ceux de l’entreprise. En apportant leurs savoirs, leurs marchés, leurs équipes, au service de projets partagés, les entreprises créent un écosystème vertueux qui soutient nos jeunes et finira par être reconnu par le reste de la société civile.

Accueillons donc la génération Z, cette génération née après l’an 2000, pour laquelle la stabilité professionnelle n’est qu’une légende urbaine. N’ayant connu que la crise, ils sont paradoxalement très positifs. Cette génération veut créer, « monter des boîtes » et est prête à accepter l’échec. Elle est aussi écosensible, socialement responsable, et toujours en quête du « sens » des choses. Ces jeunes nous accompagnent autant que nous les accompagnons.  La hiérarchie n’a de sens pour eux et n’est respectée par eux que si elle sert ces valeurs.

C’est précisément sur ces bases que j’intègre les jeunes dans mon entreprise. J’ai fini par comprendre que je suis embauché par eux autant que je les embauche, et que le projet du candidat a autant d’importance que le projet de l’entreprise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En définissant la réussite mutuelle comme des projets qui se rencontrent, où le sens est compris par chacun de la même manière, les jeunes et les moins jeunes réussissent ensemble en se rassemblant autour d’ambitions communes. L’État n’a alors plus besoin de s’immiscer en tant qu’intermédiaire entre les « partenaires sociaux », à partir du moment où ces partenaires sont réunis avec une même ardeur et une même ambition autour de projets qu’ils pilotent de concert. Je l’ai vécu maintes fois au sein de mon entreprise. C’est plus qu’un esprit d’équipe qui se développe, c’est un esprit de corps, et qui dure.

Mon entreprise vient de remporter un concours sur la construction d’un modèle économique pour la silver[2] économie. Ce succès va nous permettre de mettre le pied à l’étrier à deux jeunes pour une expérience d’un an. Au-delà de ce que nous ferons de leurs travaux de recherche, je suis convaincu que ces deux jeunes pourront trouver une voie dans ce secteur d’avenir.

Outre les emplois crées chez Altempo, j’ai pu contribuer ainsi, depuis 2012, par l’écoute et le respect des idées, à la création de six autres entreprises, des entreprises pérennes qui ont maintenant trouvé leurs marchés et leurs clientèles.

Pour concrétiser cette approche et la généraliser, l’entreprise ne peut agir seule. L’État doit admettre que, durant les premières années, la carrière professionnelle d’un jeune soit faite d’expériences, d’essais et d’erreurs. La souplesse des contrats de travail doit permettre de prendre cette réalité en compte. Pourquoi ne pas instaurer des contrats souples, qui permettent à l’entreprise à tenir son rôle économique et social d’insertion des jeunes ?

Le « maudit » CDI au service de l’innovation et des nouveaux modes d’employabilité

Synonyme de manque de souplesse, accusé d’alourdir l’entreprise alors que celle-ci recherche l’agilité, le CDI semble victime d’un mauvais procès parmi les chefs d’entreprise.

Pourtant, l’entreprise d’antan, soumise à des marchés fluctuants, éphémères, qui cherche par la flexibilité quantitative de ses emplois à ajuster sa voilure en permanence, pour répondre à des logiques de mondialisation vieilles d’un quart de siècle, cette entreprise-là a vécu.

[2] Secteur de l’économie visant à servir les besoins des seniors.

Une entreprise ne peut pas continuellement ajuster ses effectifs au plancher. En développant une innovation continue, en considérant la qualité de son personnel, l’entreprise de demain permet d’accompagner l’apparition de métiers nouveaux. Ceci n’est pas possible si l’entreprise cherche systématiquement à minimiser son personnel, à amoindrir ses coûts salariaux et, ainsi, à pénaliser l’investissement à long terme dans son capital humain.

Aucune agilité n’est possible sans innovation. Et cette innovation permet justement de créer ou recréer des emplois détruits.

Les CDI sont la rampe de lancement de l’innovation, ils permettent de rassembler des compétences autour de projets porteurs d’innovation, dès lors que cette ambition prime sur le souci constant de l’abaissement des charges.

Chez Altempo, nous avons inversé le modèle de développement, plutôt que de nous limiter à faire évoluer les modèles existants. Nous suscitons les échanges, nous croisons les connaissances dans une forme d’auto-management participatif. Comprendre que la mutation de ses modèles économiques est aussi essentiel pour une entreprise que de tenir ses comptes conduit à mettre l’innovation au cœur de la culture de l’entreprise, ce qui autorise les équipes à faire surgir les idées les plus inattendues.

Cette approche ouverte m’a permis de réunir des profils divers pour produire de la valeur, ouvrir l’entreprise sur l’extérieur, la rendre attrayante, et ne plus avoir de difficultés majeures pour recruter dans l’ensemble des métiers.

Altempo est devenue une entreprise surprenante, agile, curieuse et présente là où on ne l’attend pas. En développant une plateforme numérique destinée à améliorer le taux de remplissage des crèches, en travaillant sur le maintien à domicile pour les personnes âgées dépendantes, nous proposons des solutions pour la dépendance aux deux extrémités de la vie. La croissance de mon entreprise m’a permis de doubler en trois ans le nombre de CDI.

Le « maudit » CDI pourrait donc bien représenter une force pour l’avenir. À condition d’accompagner les salariés dans la mutation de leurs métiers, car plupart des métiers dont nous aurons besoin en 2030 n’existent pas encore.

La politique publique, plutôt que multiplier lois et règlements, consisterait alors à envoyer des signaux positifs en faveur de l’innovation, y compris dans la gestion de l’État lui-même. Encourager les entreprises, c’est une façon pour l’État d’aider les entreprises à aider la société.

Le mécénat au service du bien commun

Au cœur de la société civile, l’entreprise n’évolue pas en vase clos. Directement ou indirectement, elle participe à son développement.

Les entreprises vertueuses avec leurs démarches RSE (Responsabilité Sociétale des entreprises) peuvent utiliser le mécénat au service du bien commun et participer à l’auto-organisation de la société.

Aide aux communes pour le périscolaire, aide au soutien scolaire, soutien aux personnes dépendantes sont autant d’exemples où l’entreprise, en servant le bien commun, devient attrayante. Les actions socialement responsables attirent au sein de l’entreprise la génération Y et demain la génération Z.

Si, en milieu scolaire, l’incident de parcours sanctionne l’enfant, dans le monde sportif, la performance alterne parfois avec l’échec et apprend ainsi la valeur de l’effort. En 2016, j’ai décidé de soutenir la section élite d’un club de natation pour soutenir une activité visant la performance. J’ai vu des jeunes sportifs accepter l’effort et comprendre que, bien vécu, l’échec est l’antichambre de la réussite.

La jeune équipe d’Altempo a adhéré et s’est investie dans l’aventure sans compter. Néanmoins, à l’heure où j’écris, nous échangeons sur les prochaines actions de mécénat et je sens poindre chez ces jeunes le désir d’aller vers des actions encore plus altruistes.

Un jeune m’a demandé si les actions de mécénat d’aujourd’hui ne préfiguraient pas les défis que les entreprises d’avenir devront relever. Voilà la mutation des entreprises du point de vue d’un jeune de 23 ans !

Comme l’innovation, cette démarche soutenue par les jeunes salariés fabrique l’entreprise de demain. En instaurant une conscience sociale dans l’entreprise, on attirera des jeunes qui veulent jouer en équipe, se surpasser pour bien faire dans l’intérêt de tous et de la société civile au sens large.

Le mécénat est une opportunité pour l’entreprise de changer son image, de faire comprendre qu’elle est inscrite dans une démarche d’intégration socialement responsable. Les donneurs d’ordre privés ou publics seront de plus en plus sensibles à ce type de démarches et la prendront en compte pour faire leur choix entre différents fournisseurs. Au savoir-faire et au prix, ils ajouteront de plus en plus un troisième critère de sélection : la participation de l’entreprise à l’intérêt général. Pour favoriser et valoriser ces initiatives, l’État pourrait, par exemple, infléchir la loi de 2003[3] vers un mécénat du bien commun.

Accueillir les oubliés dans la vie

La misère en France prend des proportions dramatiques. L’entreprise peut représenter une partie de la solution.

Les pouvoirs publics ont prévu des heures d’insertion sociale dans le cadre de marchés publics par appel d’offres. La démarche est louable, mais la prise en charge est très succincte, si bien que le candidat engagé, généralement avec un statut d’intérimaire, ne règle en rien sa situation personnelle et retombe dans sa situation initiale à l’achèvement des travaux.

D’expérience, quand une personne ayant besoin d’une reconstruction sociale retrouve ponctuellement du travail, il s’agit d’un bol d’air qui ne fait au mieux que « neutraliser » ses difficultés. Le fond des différents problèmes qui la maintiennent dans l’exclusion n’est pas pris en compte, et au bout de la mission issue des « obligations contractuelles imposées dans les marchés de travaux », elle se retrouve dans le meilleur des cas au point de départ.

Il faut une approche différente : une réparation, une reconstruction humaine - c’est l’insertion sociale durable. Altempo est engagée dans cette philosophie de développement social durable. Nous intervenons temporairement dans une vie dégradée pour lui apporter une nouvelle stabilité grâce à un suivi rapproché. Cette solution a été imaginée en questionnant les personnes en réinsertion issues de la démarche sociale classique. Les problèmes de fond, consécutifs ou à l’origine du décrochage, empèchent toute reconstruction. Il faut, en parallèle, réparer la vie sociale pour reconstruire la vie privée.

Je me suis donc rapproché de l’association d’insertion Espoir à Colmar, qui accueille dans l’urgence des personnes en grande détresse. Je leur ai proposé de travailler ensemble en constituant une équipe gagnante : Espoir, Altempo, et la personne en demande de reconstruction.

[3] Loi n° 2003-709 du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations.

L’aidé est de préférence père ou mère de famille, afin que l’action profite également au conjoint(e) et aux enfants pour démultiplier son effet.

En accord avec toutes les parties, un plan d’action a été  arrêté, et Altempo propose désormais un emploi en CDD, nomme un responsable pour réapprendre à l’aidé la valeur « travail » et l’accompagner dans sa réussite professionnelle.

Quand le programme réussit, nous accompagnons l’aidé par notre réseau de connaissances, en lui trouvant un emploi en CDI afin de pérenniser l’action. Une période d’accompagnement est mise en place pour consolider l’intégration dans la nouvelle entreprise. Nous n’avons aucun problème à trouver des entreprises pour les embaucher, conscientes qu’elles sont de poursuivre une belle aventure.

J’ai vu en direct des personnes réintégrer la société, changer physiquement, reconstruire leurs familles, se reconstituer un tissu social, s’entraider et tout simplement être bien.

Avec un taux de réussite supérieur à 50 %, la démarche est un succès. En deux ans, nous avons réinséré dix personnes et cinq sont totalement reconstruites, sur un effectif total chez Altempo de 50 personnes.

Respecter les jeunes, penser innovation, remplir sa responsabilité de citoyen par un mécénat visant le développement des personnes, aider les laissés-pour-compte de la vie à se remettre debout, voilà des exemples de solutions que peut fournir l’entreprise.

 

[1] Félix Torres, L’intelligence de l’entreprise : 40 ans de réflexion patronale en France, Manitoba/Les Belles Lettres, 2016.

[2] Secteur de l’économie visant à servir les besoins des seniors.

[3] Loi n° 2003-709 du 1er août 2003 relative au mécénat, aux associations et aux fondations