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Pour une élite 
économique engagée

L’Opinion du 16 avril 2015

Dans un pays où l’Etat a traditionnellement le monopole de l’intérêt général et de l’expertise, les structures politiques et administratives sont peu à l’aise dans la confrontation avec les initiatives émanant de la société civile

Le président d'une grande entreprise fédère une poignée de chefs d'entreprise pour créer un think tank. Un entrepreneur à succès crée une école de développeurs ouverte à tous. Le même lance la construction du plus grand incubateur du monde au centre de Paris. Près de 40 ans séparent les initiatives de François Dalle, emblématique P.-D.G. de L'Oréal et inspirateur – entre autres – de l'Institut de l'entreprise, et Xavier Niel, fondateur de Free. A priori, tout les oppose : le premier représentait l’élite économique traditionnelle et le patronat éclairé de l'après-guerre ; l'autre est un autodidacte disruptif. L'un croyait au pouvoir des idées et de la réflexion collective ; l'autre ambitionne de transformer le monde par la technologie. Pourtant, tous deux partagent une ambition commune : contribuer à améliorer leur environnement économique et social.

Pour un dirigeant d’entreprise, la démarche consistant à mettre son expérience, ses ressources et son énergie au service de l’intérêt général n’est pas nouvelle. Les États-Unis en sont le terreau originel. Dans le champ de la réflexion, la Brookings institution, l’un des principaux think tanks, a été créée en 1916, principalement sur fonds privés. Par contraste, la France est un terrain peu propice : dans un pays où l’Etat a traditionnellement le monopole de l’intérêt général et de l’expertise, les structures politiques et administratives sont peu à l’aise dans la confrontation avec les initiatives émanant de la société civile. Hybrides par nature, ces initiatives privées se préoccupent du bien commun, à l’intersection des champs académique, politique, médiatique, économique, social. Elles permettent la mise en relation d’acteurs de toutes provenances pour élaborer des solutions novatrices en échappant aux corporatismes étatiques ou privés. Ces projets ou propositions bousculent les immobilismes à peu de frais pour les finances publiques.

On s’inquiète souvent, pour des raisons économiques et sociales compréhensibles, de constater que nombre d’entreprises réduisent la voilure sur le territoire français. Ce mouvement, bien réel, a été accéléré ces dernières années par la croissance en berne, la pression fiscale, l’instabilité politico-administrative et la mondialisation. On voit moins que cette tendance s’accompagne d’un phénomène plus discret de désaffection à l’égard des affaires de la cité auquel ni les fondations d’entreprise ni le sponsoring d’événement sportifs ne peuvent se substituer : on peut difficilement sous-traiter l’affectio societatis. L’implication directe et personnelle des dirigeants d’entreprise dans des initiatives d’intérêt général reste un irremplaçable gage de pérennité et de vitalité du lien entre les entreprises et le pays. Pour redresser la France, une élite économique engagée, au sens étymologique, c’est-à-dire qui se sente liée au destin du territoire au-delà de sa contribution économiquement quantifiable, est aussi indispensable que le retour à la compétitivité ou à l’équilibre des comptes publics.