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Chômage de masse : la solution est à l'école

L'analyse de notre expert associé, Alain Fabre
03 Décembre 2015
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Avec 3.600.000 chômeurs en octobre, la France a accru sa singularité en Europe alors que depuis 2008, jamais la situation conjoncturelle n’a été aussi favorable

Le Royaume-Uni (5,3%) et l’Allemagne (4,5%) ont retrouvé le plein emploi. Le chômage recule en Espagne et en Italie. En zone euro, désormais un chômeur sur cinq est Français ! En 35 ans, la France a détruit 2,5 millions d’emplois industriels et créé 2 millions d’emplois de fonctionnaires. La part de l’industrie dans le PIB (12,6%) était en 2010 inférieure à celle de la Grèce. La France a choisi de rester à l’écart du monde hyper-industriel du XXIème siècle.

En cause d’abord, le coût du travail. Dans le secteur manufacturier, il a augmenté depuis 15 ans de 56% en France contre 39% en Allemagne. Nous cumulons le coût du travail allemand avec les prix espagnols ou italiens. Il doit bien sûr baisser. Mais la cause structurelle fondamentale réside ailleurs. La désintégration de la France productive se manifeste par des dépenses d’innovation des entreprises trop faibles : quand nous cherchons notre salut dans les services à la personne, l’Allemagne fait la course en tête dans l’industrie 4.0. Ce choix collectif est indissociable d’une régression de notre système éducatif. Le collège unique et la généralisation de l’enseignement secondaire et supérieur sans sélection, portent une responsabilité très lourde dans la déqualification productive de la population active et la montée du chômage de masse : une stratégie incompatible avec la hausse administrée continue du coût du travail. La population sans diplôme est de 29% en France contre 14% en Allemagne.

Les évaluations PISA montrent qu’en 10 ans, les performances des jeunes Français en mathématiques et leur culture scientifique ont reculé alors qu’elles ont progressé en Allemagne. Chez notre voisin, où l’on ne pratique quasiment pas le collège unique (11% des élèves), c’est dans le Bade-Wurtemberg et la Bavière, où l’entrée dans le secondaire est la plus rigoureuse, que les résultats PISA atteignent les niveaux des meilleurs mondiaux et que le chômage est le plus bas. En France, 75% d’une classe d’âge obtient le bac contre 50% en Allemagne. L’apprentissage (1,6 million en Allemagne, 400.000 en France), fondé sur la coopération de l’école et de l’entreprise, dont le rôle éducatif majeur est légitime en Allemagne, joue un rôle prépondérant dans la formation des jeunes et explique les succès structurels sur le marché du travail. Il assure un emploi dans 70% des cas (comme en France pour ceux qui s’y orientent) et laisse ouvert l’accès au top management des entreprises.

Notre préférence collective pour le chômage a fait de la France une société faible, ne cherchant plus son salut que dans la généralisation des protections et des rentes. Broyée par le déclassement social et la déprime nationale, elle s’enfonce chaque jour davantage dans une spirale infernale. Il n’est pas trop tard pour en prendre conscience.

Article publié dans l'Opinion

Commentaires

Portrait de Raphaël Groulez

Bonjour,

Je vous suis dans une partie de votre analyse, mais je ne la limiterais pas au développement de l'apprentissage.

En amont du choix de formation, c'est la question de l'orientation qui a été sous-estimée depuis des années. La découverte de ses propres compétences, puis des métiers existants, a été systématiquement délaissée au nom d'une logique simple : les formations d'élite déboucheront forcément sur quelque chose, c'est donc à ces formations, et leurs concours, qu'il faut préparer nos jeunes. D'où une logique ubuesque où les programmes scolaires sont dès la 6e indexés sur les futurs concours des grandes écoles, où les séries "scientifique, littéraire, économique" ne désignent rien d'autre qu'une sélection implicite, de même que la distinction entre séries "générale" et "professionnelle". D'où une absence totale de réflexion sur les envies réelles des élèves, les débouchés effectifs, et les chemins qui y mènent. Un développement de l'apprentissage sans une réflexion réelle sur l'orientation n'aurait que peu de sens.

Par ailleurs, si les pouvoirs publics ont leur part de responsabilité dans cette situation, les entreprises ne sont pas exemptes de reproches. Qui la "guerre des talents" concerne-t-elle, sinon les diplômés des écoles les plus prestigieuses ? Combien d'entreprises ont proposé aux établissements de leur zone d'implantation d'intervenir devant les élèves pour leur présenter leurs métiers ? Surtout, combien d'entreprises ouvrent-elles réellement leurs portes à l'école, à travers la seule expérience professionnelle prévue par la scolarité obligatoire, à savoir le stage de 3e ? Réserver ce stage aux enfants des collaborateurs est aussi irresponsable de la part des entreprises que de limiter l'apprentissage du côté du secteur public. Ce réflexe apparemment anodin est l'un des nombreux moteurs de la reproduction sociale et, partant de là, de la déprime nationale.

Le défi est le même des deux côtés du spectre économique (école/entreprise) : favoriser des liens et un dialogue réciproque. Certaines associations essaient de favoriser ce lien, et c'est peut-être aussi par ce biais que passe l'une des solutions pour résoudre notre "préférence pour le chômage".

Portrait de André Tillier

Cette analyse des causes du chômage en France qui privilégie une formation secondaire et professionnelle, inadaptée, ne me satisfait pas. Elle serait vraie si le nombre d'offres d'emploi insatisfaites, était très élevé. Or ce n'est pas le cas, même si cela existe. Pour moi la cause principale du chômage est la dramatique insuffisance des offres d'emploi pour des raisons multiples qui ont souvent été explicitées : trop faible nombre de grosses PME, droit du travail inadapté, charges trop élevées sur les entreprises, etc.....
Depuis Mitterand, c'est à dire depuis plus de 30 ans, nos gouvernements n'arrêtent pas de prendre des mesures pour lutter contre le chômage sans aucun effet positif. L'éducation nationale a été réformée plusieurs fois de même que l'organisation de la formation professionnelle et de l'apprentissage. Est-ce que cela a changé quelque chose. La réponse est non. Alors que faire : avoir le courage de changer ce qui ne va pas et faire comme les pays qui ont réussi à faire baisser le chômage.

Portrait de Colombe

Bonjour Raphael,

Merci beaucoup pour votre commentaire, qui alimente ce débat !

En ce qui concerne les entreprises, certaines s'engagent pour la jeunesse et particlièrement dans les écoles des zones urbaines sensibles, notamment via l'association Espérances Banlieues : http://www.institut-entreprise.fr/les-evenements/linstitut-de-lentrepris...